Biodynamie

Présentée comme la panacée de l’agriculture durable, comme une agriculture plus bio que bio, nous allons dans cette série de vidéos revenir sur les spécificités de l’agriculture en biodynamie, ce qui la différencie de l’agriculture biologique, sur ses fondements, ses prétentions et surtout ce qu’en dit la science.
par Cyril 
 

Steiner créateur de la bouse de corne

La préparation 500 (aussi nommée bouse de corne) est l'une des préparations les plus populaires et les plus utilisées en agriculture en biodynamie. Elle fait d'ailleurs partie du cahier des charges des labels Demeter et Biodyvin.
 

"Wir erlebten Rudolf Steiner. Erinnerungen seiner Schüler"
(Nous avons connu Rudolf Steiner, Souvenirs de ses étudiants)
de Maria J. Krück von Poturzyn (Eds.).
L'on peut aussi retrouver des extraits qui sont parus dans un article de la revue Triades N°37 (1989)

Ce fût Rudolf Steiner qui conçut ce procédé, sans expérimentation ni explications

Nous pouvons en apprendre plus grâce au témoignage d'une des disciples exécutantes de Steiner, Maria J. Krück von Poturzyn, qui écrivit ses mémoires dans son ouvrage "Wir erlebten Rudolf Steiner. Erinnerungen seiner Schüler", dont voici quelques extraits :

 

« En 1923, Rudolf Steiner communiqua pour la première fois les mesures à prendre pour parvenir à la fabrication des préparations additives biologiques-dynamiques - et cela, sans autre explication, sous la simple forme d'une recette : "Faites ceci et cela". Wachsmuth et moi, nous préparâmes alors la première préparation 500.

Les premières cornes emplies de bouse furent donc enfouies pour la première fois au monde.

On creusait, on creusait... Le lecteur peut se représenter que nous transpirions non pas seulement en raison de l'effort à faire pour creuser, mais encore beaucoup plus de savoir que nous dilapidions le temps précieux de Rudolf Steiner. Celui-ci s'impatienta d'ailleurs et s'apprêtait à s'en aller en indiquant qu'il devait être de retour à l'atelier pour 17h. A cet instant, la bêche heurta la première corne de vache. Steiner fit demi-tour, demanda que l'on remplît un seau d'eau et montra ensuite comment il fallait disperser et remuer le contenu de la corne dans l'eau. Comme on n'avait sous la main que la canne de l'auteur de ces lignes, c'est d'elle qu'on se servit pour remuer. Il importait avant tout à R. Steiner de montrer comment il fallait remuer l'eau énergiquement, former un entonnoir et changer rapidement de sens de rotation, c'est-à dire comment se forme un tourbillon à force de remuer énergiquement. Il ne fut pas question de remuer énergiquement. Il ne fut pas question de remuer avec la main ou avec une branche de bouleau. Il indiqua encore brièvement la façon particulière de répandre la préparation que l'on a remuée et pour quelle surface (il montra d'un geste de la main le jardin) il fallait utiliser la quantité dont on disposait. Ainsi s'était achevé le processus mémorable qui devint le moment où naquit un mouvement agricole qui s'étend au monde entier... »
« Le fait que souvent quelques phrases ou un paragraphe du Cours d'agriculture ' suffirent à eux seuls à constituer le fondement du travail d'une vie entière d'agriculteur ou de chercheur en biologie témoigne de la concentration avec laquelle Rudolf Steiner procédait pour donner ses orientations directrices. C'est pourquoi on ne peut étudier ces orientations trop à fond et on n'a besoin d'y ajouter aucune finasserie, mais on peut se laisser guider entièrement par ce qui est exposé; c'est-à-dire qu'il suffit d'exécuter les indications proposées. Steiner décrivit un jour, dans une autre situation très grave, mais avec un sourire plein de compréhension, que l'on trouve au cours de l'évolution du travail anthroposophique deux types d'êtres : les anciens, qui, certes, comprenaient tout... Mais ensuite, il ne se passait rien. Les plus jeunes qui exécutaient sur le champ ce qu'ils n'avaient pas compris ou compris à moitié. Il est clair que dans le mouvement agricole nous avons pris la voie des jeunes qui devaient apprendre à la dure école de la réalité. »

 


Commentaires à propos de l’article « Changing the taste of apples by eurythmic treatments »

Changer le goût des pommes par des traitements eurythmiques

Grundmann E., Baumgartner T., 2019, Open Agriculture 4 :460-464, https://doi.org/10.1515/opag-2019-0045


On se demande comment une revue qui affiche comme ambition de « publishing original articles and reviews reflecting the latest achievements on agriculture and related topics. Its major goal is to spread up-to-date knowledge on Agriculture, along with maintaining the high quality of its published content [1] » (voir ici) peut décider de publier cet article.

L’objectif de l’étude est d’évaluer l’effet de l’eurythmie – une pratique de gestes / mouvements corporels [Figure 1] mais dont on ne saura pas grand-chose de plus, ce qui fait que l’expérience ne peut être reproduite, un handicap majeur pour une publication scientifique – sur le goût des pommes.
 

[Figure 1] Une des postures ou gestuelles de l’eurythmie dans un verger de pommiers.
Source : site Web de l’Institut Artenova, vidéo

La revue Open Agriculture est en accès ouvert, mais il en coûte quand même 1000€ pour publier, comme c’est le cas pour les revues prédatrices. Les auteurs appartiennent tous deux à l’Institut Artenova.

En fait, cet article fait partie d’un « numéro spécial » de la revue Open Agriculture consacré à la biodynamie, et on pourra consulter avec intérêt son contenu ici.

Je recommande particulièrement la revue : « Though, anthroposophy as a philosophical system takes a view on natural systems that departs in some points from the assumptions held bynatural sciences. Biodynamic methods are therefore not fully comprehensible with classical natural sciences until now. [2] »
 

par Patrick Vincourt
Ancien directeur de recherche (INRAE) en génétique et amélioration des plantes

[1] Proposition de traduction : « … publier des articles originaux et des revues reflétant les derniers accomplissements en agriculture et thèmes associés. Son objectif est de diffuser la connaissance actualisée tout en maintenant à un haut niveau le contenu publié »
[2] Proposition de traduction : « Cependant, l’anthroposophie comme système philosophique adopte une vue sur les systèmes naturels qui se départit en certains points des hypothèses des sciences de la nature. Les méthodes biodynamiques ne sont donc pas, jusque-là, entièrement compréhensibles à partir des sciences classiques de la nature. »

Voir aussi l'article Une danse pour les plantes de Cyril Gambari (Docteur en microbiologie, enseignant en biologie/écologie, et membre de Skeptics in the Pub Valais)
 


Commentaires sur l’article « Impact of farming systems on soil ecological quality : a meta‑analysis »

Impact des systèmes agricoles sur la qualité écologique des sols : une méta‑analyse
 

Demeter communique sur une étude scientifique (via une synthèse de M. Quantin de l’association Biodynamie Recherche, et relu par les co-auteurs) qui soutient que la biodynamie aurait des impacts significatifs par rapport à l'agriculture biologique.

Leur conclusion est la suivante :
 
« Agriculture biodynamique > agriculture biologique ≥ agriculture de conservation > agriculture conventionnelle. »

« L’agriculture biodynamique apparaît comme le mode de culture avec le meilleur impact sur les qualités écologiques du sol. 70% des indicateurs biologiques mesurés en biodynamie sont supérieurs à l’agriculture conventionnelle, et 52% des indicateurs microbiologiques sont supérieurs à l’agriculture biologique »


Nous avons donc contacté Patrick Vincourt (ancien directeur de recherche à l'INRAE en génétique et amélioration des plantes) afin qu'il l'analyse cette étude.

Qu'en est-il vraiment ?
Est-ce que cette étude/méta-analyse est solide ?
Est-ce que sa conclusion sera la même ?


Christel, A., Maron, PA. & Ranjard, L. Impact of farming systems on soil ecological quality: a meta-analysis. Environ Chem Lett, 19, 4603–4625 (2021).
https://doi.org/10.1007/s10311-021-01302-y


Cet article de revue est présenté comme une méta-analyse, mais ce terme n’est utilisé que dans le titre, et à aucun moment la méthodologie appliquée n’est décrite. En général, dans une méta-analyse, à l’écart entre deux catégories sont associés un intervalle de confiance et une p-value correspondant à la probabilité de rejet à tort de l’hypothèse nulle : il n’en est nulle part question ici. Dans les publications qui s’appuient sur des méta-analyses, un paragraphe au moins est consacré à la description du modèle utilisé (par exemple, SI Methods de la publication https://doi.org/10.1073/pnas.1500232112 [1]). 

On s’intéressera dans la suite à la comparaison { #bio / #biodynamie }, qui est la seule, parmi toutes les comparaisons décrites, à permettre de juger de l’effet des pratiques spécifiquement liées à la biodynamie (préparations, etc. ).

Comparaisons entre bio et biodynamie
 

Figure 9
Dans la Figure 9, on peut dénombrer 10 cas où la biodynamie est considérée comme supérieure au bio, 14 cas où les deux pratiques sont jugées équivalentes (i.e. sur le cercle rouge), et 3 cas où le bio est jugé supérieur à la biodynamie.
 

Dans ces conditions, d’où provient le résultat « Generic trends are highlighted for microorganism parameters. Microorganism abundance is enhanced in biodynamic farming as compared to organic farming, with an increase in 71% of the abundance measurements. Microorganism activity is also more stimulated in biodynamic farming than in organic farming: 54% of the measurements show a positive effect [2]» ?
 

« Des tendances génériques sont soulignées pour les paramètres associés aux microorganismes. L’abondance des microorganismes est améliorée dans le système d’exploitation biodynamique, en comparaison au système organique (« bio », NDLR), avec une augmentation de 71% des mesures d’abondance. L’activité des microorganismes est également davantage stimulée par le système biodynamique : 54% des mesures montrent un effet positif. »
[2] Proposition de traduction


A partir des 423 publications retenues dans un premier temps pour participer à la méta-analyse, seulement environ cent sont sélectionnées, sur un critère insuffisamment décrit : « We read the abstracts and kept those that favoured a vision of the farming systems as a whole [3]», mais très significatif de la démarche holistique de la biodynamie (« a holistic approach to nature [4]»). 
Dans quelle mesure cette sélection assez drastique influence t’elle les résultats obtenus ?
 

« Nous avons lu les résumés et conservé ceux qui favorisaient la vision des systèmes d’exploitation comme un tout »
[3] Proposition de traduction
 
« une approche holistique de la nature »
[4] Proposition de traduction


Influence de la sélection sur les résultats

Parmi les pays européens, la Suisse est la plus représentée (14%) au sein des études prises en compte.  Mais on se demande comment les reviewers ont pu laisser passer le commentaire « This result shows that the countries with the greatest agricultural production and those proposing the highest number of study sites overlapped [5]» : la SAU de la Suisse est de 1.0 millions d’hectares, quand celles de la France et de l’Allemagne sont de 27.8 et 16.7 Mhas, respectivement, en 2016.
 

« Ce résultat montre que les pays avec la production agricole la plus importante et ceux proposant le plus grand nombre de sites d’étude se recouvrent »
[5] Proposition de traduction


S’agissant des études conduites en Suisse, on notera le poids et la référence explicite dans le texte au dispositif pluriannuel « DOK-trial » (Mäder et al., 2002, https://doi.org/10.1126/science.1071148 [6] ).  Les résultats de ce dispositif ont déjà fait l’objet de commentaires [7], notamment  sur le fait que nombre de critères ne sont l’objet que d’une année de mesure (et un seul lieu).

 

Conclusion


En synthèse, nous reprendrons une des conclusions des auteurs : « Data on biodynamic farming and organic farming need to be consolidated. Certain practices like reduced tillage or organic fertilisation can explain the positive global impact of biodynamic farming on the soil ecological quality. However, the effects of other, harder to investigate practices—especially biodynamic preparations, the farmer’s technicity, or the influence of the application date—still remain to be demonstrated [8] ».

 

« Les données sur les systèmes biodynamique et organique (« bio », NDLR) ont besoin d’être consolidés. Certaines pratiques telles que la réduction du labour ou la fertilisation organique peut expliquer l’impact globalement positif du système biodynamique sur la qualité écologique des sols. Toutefois, les effets d’autres pratiques difficiles à analyser – particulièrement les préparations biodynamiques, la technicité de l’agriculteur ou l’influence de la date d’application – reste à démontrer. »
[8] Proposition de traduction


par Patrick Vincourt
Ancien directeur de recherche (INRAE) en génétique et amélioration des plantes

retrouvez cet article aussi sur le site d'AgriGenre

[1] Voir aussi « In a meta-analysis, one article is not used as a parameter to support a hypothesis. It is not a method for counting positives or negatives (simple ‘vote counting’), the studies have weights assigned to them, which vary according to their variance and sample number. Studies with very high deviations or low sample numbers have less weight, generating a statistically reliable result (Fagard et al., 1996; Glass, 1976; Lovatto et al., 2007), as explained in the methodology. » (https://doi.org/10.1016/j.scitotenv.2021.147517)
[6] Voir aussi la description complète du dispositif DOK à https://www.science.org/action/downloadSupplement?doi=10.1126%2Fscience.1071148&file=maedersuppl.pdf
[7] https://twitter.com/PVincourt/status/1165989875386114048
 

Faites le premier commentaire !