Être, ou ne pas êtres de la vigne : voilà la question à Jean Foyer

Être, ou ne pas êtres de la vigne : voilà la question à Jean Foyer

Dans le livre Les Êtres de la vigne : enquête dans les mondes de la biodynamie (édition Wildproject, 2024), Jean Foyer, chargé de recherche au CNRS en anthropologie, nous plonge dans l’univers singulier de la biodynamie, enrichi par des « dimensions animistes » et ésotériques. Cet ouvrage ethnographique explore les pratiques agricoles des biodynamistes en Anjou, analysant les symboles, rituels et initiations qui structurent ce milieu. Après une immersion de cinq ans, il met en lumière la manière dont ces croyances se diffusent dans le monde paysan avec l’ambition de « réenchanter une conception du monde ». L’auteur décrit comment ces pratiques s’inscrivent à l’intersection des préoccupations écologiques et d’un mouvement spirituel particulièrement controversé : l’anthroposophie.

Nous nous pencherons sur deux axes de l’ouvrage : l’introduction, où l’auteur est initié dès son arrivée à certaines pratiques des biodynamistes, et la fin, où ses expériences et visions transcendantales personnelles révèlent une frontière floue entre analyse scientifique, observation et participation.

Biodynamie et anthroposophie

La biodynamie est une méthode pseudo-scientifique agricole issue de l’anthroposophie, un mouvement syncrétique et occultiste fondé par l’Autrichien Rudolf Steiner au début du XXᵉ siècle. L’anthroposophie repose sur une vision occultiste du monde où les forces astrales et éthériques, les corps subtils, les entités immatérielles (comprenant un bestiaire complexe d’êtres surnaturels, allant des démons aux entités divines), des mondes spirituels, des époques fantasmagoriques (Lémurie, Atlantide), un système racialiste hérité de la théosophie, le karma et la réincarnation, jouent un rôle central. Elle mêle des éléments ésotériques empruntés à diverses traditions occultistes, intégrés dans une cosmologie et une cosmogonie complexes où la nature, la spiritualité et des pratiques initiatiques s’entrelacent.

Cette doctrine religieuse se présente comme un chemin de développement personnel, appelé « science de l’esprit ». Elle prétend posséder une compréhension profonde de l’homme et de son évolution spirituelle, tout en permettant, par l’intuition clairvoyante, d’acquérir des perceptions suprasensibles et des connaissances transcendantes.

Rudolf Steiner, dépourvu de formation ou expérience dans les domaines pratiques qu’il prétendait révolutionner, affirmait tirer l’intégralité de ses connaissances et préceptes de “savoirs cosmiques” issus des annales akashiques, un concept occultiste popularisé par Helena Blavatsky, initiatrice de la théosophie. Ces annales, décrites comme une source universelle de savoirs absolus sur le passé et le présent, seraient accessibles via l’éther uniquement aux esprits les plus élevés. Que ce soit en agriculture avec la biodynamie, en pédagogie avec les écoles Steiner ou dans le domaine de la santé avec la pseudo-médecine anthroposophique, tous ses enseignements reposent exclusivement sur cette prétendue connaissance mystique, sans s’appuyer sur des bases scientifiques, vérifiables, rationnelles, ou des compétences concrètes.

Se fondant sur ces supposés savoirs universels, Steiner s’est érigé en maître quasi omniscient. Ce caractère fondamentalement dogmatique et aux bases infondées, traverse l’ensemble des pratiques anthroposophiques.

« […] pour moi voici ce qu’il en est : les vérités de « la science de l’esprit » [l’anthroposophie] sont vraies par elles-mêmes. On n’a pas besoin de prouver leur vérité par d’autres faits, par des méthodes extérieures. »

Rudolf Steiner, Cours aux agriculteurs, éditions Novalis 2009, p. 162-163

Selon Steiner, les pratiques ritualisées de la biodynamie n’auraient pas besoin d’être soumises à des analyses scientifiques. Les préceptes et visions transcendantes dont elles sont issues suffisent à elles-mêmes et ne sauraient être remises en question. Cela se vérifie notamment lors de la première conception de la préparation 500 (corne de bouse), pour laquelle Steiner n’a offert à ses disciples exécutants aucune réelle explication.

Les « forces de vie » sont des concepts occultistes décrivant des énergies supposées invisibles qui animent, influencent et structurent le vivant. Selon Rudolf Steiner, ces forces éthériques seraient responsables de la croissance et de la vitalité du vivant (plantes, animaux, humains). Elles sont présentées comme distinctes des forces physiques, et représentent un niveau subtil et divin de l’existence.
Pour les biodynamistes et les adeptes du mouvement, ces énergies spirituelles peuvent être influencées ou renforcées par des rituels spécifiques. Cependant, aucune preuve scientifique n’a jamais démontré l’existence de ces « forces de vie », qui relève exclusivement du domaine de la croyance. Elles restent indissociables de la cosmologie spirituelle propre à l’anthroposophie.

« [pour faire usage de forces formatrices éthériques en laboratoire et à des fins techniques] il serait par exemple possible d’obtenir de l’éther de vie par la mort d’animaux placés dans des récipients sous vide. L’éther de vie pourrait être extrait avec l’esprit-de-vin. »

Ehrenfried Pfeiffer, chimiste disciple de Rudolf Steiner, qui a finalisé la pratique biodynamie après le décès de son maître, conférence 1er oct. 1958 à Dornach

En anthroposophie, les produits biodynamiques, imprégnés de forces cosmiques et de l’esprit-de-vin (expression de l’esprit vivant de la nature), sont considérés comme thérapeutiques puisqu’ils favoriseraient la santé et l’élévation spirituelle du consommateur en agissant sur ses différents corps (physique, éthérique, astral et le Moi (âme)).

« Le mouvement anthroposophique n’est pas au service de la terre, mais au service des dieux, il est un culte. »

— Bulletins de la Société Anthroposophique, 1988, p. 5

La biodynamie constitue la branche agricole de l’anthroposophie.
Son appellation, ses associations (MABD, Biodynamie-Recherche, etc), ainsi que ses labels (Demeter, Biodyvin), sont directement rattachés à la Société Anthroposophique Universelle, dont le siège international se situe dans l’imposant complexe religieux du Goetheanum (Dornach, Suisse). Présentée comme une approche pratique de l’agriculture, elle repose sur des préparations occultes, des rituels incluant les phases lunaires et du zodiaque, une astrologie des semis, la cristallisation sensible et la mémoire de l’eau. Derrière son vernis écologique, cette méthode puise entièrement dans un héritage occulte, s’inscrivant dans une démarche initiatique destinée à établir une connexion supposée avec des mondes suprasensibles, des esprits de la nature et à développer des capacités de clairvoyance.

La ronde des farfadets

Jean Foyer est accueilli par des viticulteurs en biodynamie d’Anjou avec une rare ouverture, accédant dès son arrivée à des pratiques habituellement réservées aux initiés. Il est immédiatement introduit à deux éléments centraux de l’anthroposophie : la lemniscate et l’eurythmie.

La lemniscate, une figure en forme de 8 représentant l’infini, occupe une place symbolique fondamentale. Dans la cosmologie anthroposophique, elle reflète les cycles naturels (saisons, rythmes biologiques et lunaires, etc) ainsi que les cycles de réincarnation. Pratiquée sous forme de visualisation méditative, de mouvements eurythmiques ou de dessins, cette forme aurait la capacité d’harmoniser les rythmes de l’âme avec ceux de la nature, du cosmos, du divin. Ce symbole (emprunt de la théosophie) trouve également sa place dans les écoles Steiner-Waldorf et en pseudo-médecine anthroposophique, notamment via les dessins de formes.

Inventés par Rudolf Steiner, ces dessins de formes, issus d’une discipline codifiée de l’art-thérapie anthroposophique, sont supposément transmis par des guides immatériels (êtres guérisseurs, anges : archaïs, archangeloïs, angeloïs, etc) aux médiums spirites anthroposophes. Similaires à des sigils (sceaux magiques), ils sont utilisés pour mobiliser des forces spirituelles ou incanter des entités immatérielles, capables d’interagir sur des plans subtils, émotionnels et même matériels. Certains dessins ont été employés dans un contexte thérapeutique lors de la pandémie de Covid-19.


Quant à l’eurythmie, une danse spirituelle également conçue par Rudolf Steiner, elle va au-delà d’un rôle artistique, puisqu’elle dissimule une application théurgique. En biodynamie, elle est perçue comme un moyen de s’harmoniser avec les forces vitales de la nature, ainsi que d’invoquer des entités surnaturelles, telles que des anges, l’âme-groupe d’animaux ou des êtres élémentaires (gnomes, ondines, sylphes et salamandres). Les mouvements en eurythmie, qui symbolisent lettres et phonèmes, auraient également le pouvoir d’influencer la matière en mobilisant les forces éthériques et en amplifiant les forces vitales d’éléments naturels ou du vivant (eau, plantes, etc.).


Jean Foyer souligne le contraste saisissant entre ces pratiques aux accents « New Age » et le cadre rural de la campagne angevine. Bien qu’il adopte au début une certaine distance teintée d’amusement, qualifiant ces exercices de « danses de kermesse », cette posture s’effacera progressivement au fil de l’ouvrage. Cette coexistence entre théurgie symbolique et pratiques agricoles illustre l’étrange fusion entre occultisme et écologie propre à l’anthroposophie. Dès les premières pages, l’ouvrage installe une atmosphère singulière, où le visible et l’invisible s’entrelacent, s’interpénètrent.

Un calendrier sous influence astrale

Les biodynamistes suivent un calendrier astrologique basé sur les cycles lunaires et le zodiaque, perfectionné par l’anthroposophe Maria Thun, infirmière et jardinière de loisir, qui dicte quand planter, quand retirer les cultures, quand effectuer certaines préparations, et prétend même prédire la météo.

De crânes et de bénédictions

Les préparations biodynamiques 500 à 507 forment le cœur des rituels agricoles anthroposophiques.

La préparation 500 consiste à enterrer une corne de vache remplie de bouse tout l’hiver, autour de l’équinoxe d’automne, afin de capter des forces cosmiques. Au printemps, elle est diluée de façon homéopathique (dynamisation) et pulvérisée sur les champs. D’autres préparations impliquent des crânes d’animaux remplis de plantes ou d’organes macérés, censés canaliser des influences célestes et énergétiques invisibles. Ces pratiques sont incontournables pour obtenir la certification biodynamique et le label Demeter.

Préparation 500 (corne de bouse), et préparation 505 (écorce de chêne enterré dans un terrain boueux pendant 6 mois)
De cendres et d’âmes

Le rituel du poivre biodynamique consiste à écorcher et brûler un nuisible (lapin, mulot, souris…) sous une configuration astrologique précise, lorsque Vénus se trouve dans la constellation du Scorpion. Les cendres sont ensuite dispersées autour des cultures pour éloigner « l’âme-groupe » [1] du nuisible et empêcher son retour.

Les gnomes, sages-femmes des plantes

Dans la vision anthroposophique, pas de pollinisation ni de croissance sans gnomes. Ces esprits souterrains, véritables « accoucheurs spirituels », jouent un rôle fondamental dans la « fécondation des plantes ». En hiver, ils contemplent la « forme idéale » des végétaux, reçoivent les influences cosmiques et les transmettent aux graines enfouies. Ce sont aussi eux qui, au printemps, poussent les plantes hors du sol, les arrachant à « l’étreinte des forces terrestres ». Sans eux, rien ne germe.

Une stratégie d’évitement

La biodynamie se présente comme « plus bio que bio ». Dont les préceptes et pratiques n’ont pas bougé depuis un siècle. Jean Foyer la décrit comme une « forme de modernité alternative, de politique et de relations à la nature qui ouvrent des voies au dépassement de la vision moderne du monde ». Pourtant, loin d’être une voie d’émancipation, elle repose sur des principes occultistes, imposant des croyances rigides et des pratiques ritualisées illusoires, à l’opposé de toute prétention à la modernité.

Une rhétorique trompeuse comme celle qui érige Rudolf Steiner en scientifique. En réalité, Steiner était un étudiant plutôt médiocre à l’école technique de Vienne. Philosophe idéaliste, bien qu’il ait obtenu un doctorat en 1891 à l’Université de Rostock, il n’est cité et étudié que par ses adeptes et ignoré des courants académiques. Occultiste racialiste, il gravitait dans les différents cercles ésotériques de son époque [2] et adhérait aux idéologies völkisch et Lebensreform. Embellir son parcours afin de donner une apparente crédibilité scientifique à ses idées, lui conférer une forme de légitimité est une pratique courante parmi ses partisans.

Lors de la session de questions/réponses qui a suivi sa conférence du 26 mars 2024, organisée par MABD Biodynamie-Recherche, Jean Foyer révèle un point troublant : l’existence d’un marché parallèle de restes animaux, où les biodynamistes se procurent discrètement divers matériaux biologiques, comme des mésentères de bovin utilisés dans la préparation 506, contournant ainsi les normes sanitaires en vigueur.

L’œil qui voit tout

L’observation sensible (ou visualisation sensible) repose sur une approche ésotérique développée par Rudolf Steiner et inspirée des idées de Goethe [3]. Loin d’être une simple méthode d’observation [4], elle constitue l’une des pratiques ésotériques majeures de l’anthroposophie. Elle prétend offrir aux adeptes la capacité de transcender la perception ordinaire et la matière pour accéder à une compréhension divine du monde et acquérir une vision mystique de la réalité. Présentée comme un moyen de développer sa faculté de clairvoyance, elle serait censée révéler des aspects subtils et invisibles de l’existence et l’essence vivante des phénomènes. Cette pratique serait la voie d’accès vers les dimensions occultes du réel, permettant notamment d’entrer en contact avec les « forces » qui régissent la nature et l’univers : perception de l’aura, des forces de l’éther, des entités divines et élémentaires, ainsi que les savoirs akashiques, etc.

Boule de cristal

L’observation sensible sert de prisme interprétatif incontournable pour justifier aussi bien la supposée efficacité des préparations que la réalité des « forces vitales » en biodynamie. Elle ne se limite pas à une démarche introspective, mais fait partie intégrante des outils d’évaluation des biodynamistes. L’une de ses applications les plus emblématiques est la cristallisation sensible (créé par Ehrenfried Pfeiffer), qui prétend rendre visibles ces forces immatérielles.

Cette technique, qui fait penser aux travaux de Masaru Emoto [5], consiste à mélanger un extrait de produit agricole avec une solution de chlorure de cuivre dans une boîte de Pétri, puis à observer les motifs formés après évaporation. Ces motifs, interprétés de manière subjective, sont censés évaluer la qualité du produit. Comme l’ensemble des méthodes anthroposophiques, cette approche est aussi une pseudoscience, elle s’apparente à des pratiques de divination qui n’a rien à envier à la cafédomancie.

Ateliers initiatiques

Dans son ouvrage, Jean Foyer évoque un atelier pratique de perception des auras des corps subtils, puis des forces vitales de l’eau.

« L’après-midi se poursuit avec des exercices d’observation des forces de vie sur différentes eaux par dégustation directe ou par visualisation de papiers imprégnés d’eaux de différentes qualités, notamment sur une eau exposée à une récente super lune et qui se serait imprégnée de cette lumière. »

Il cite l’Institut pour la science des fluides [6] sans préciser qu’il s’agit d’un organe anthroposophique, pouvant laisser entendre qu’il ferait autorité en hydrodynamique. Fondé par Theodor Schwenk, disciple de Steiner, cet institut postule que l’eau, perçue comme un élément vivant transportant une essence divine, révèle des forces formatrices invisibles via « l’observation sensible » de ses mouvements.

Autre figure clé de l’atelier, Dorian Schmidt, présenté comme un simple chercheur sur les « forces de vie », est pourtant un anthroposophe engagé. Il ne se contente pas d’observer l’eau : il affirme que l’intensification de l’observation permettrait de franchir un seuil, menant du monde des forces formatrices à celui des êtres élémentaires.

Patrick Lespagnol, président du MABD (Mouvement d’Agriculture Biodynamique), affirme que cette pratique s’inscrit également dans le concept de mémoire de l’eau.

Dans ces passages sur l’eau, l’absence de mise en perspective peut donner un semblant de sérieux aux méthodes de cette théologie déguisée en science, soutenant ainsi l’objectif sous-jacent du projet anthroposophique.

Révélations

Le livre culmine avec les expériences et épiphanies de Jean Foyer lors d’ateliers dirigés par une initiatrice, aux côtés d’une quinzaine de biodynamistes (agriculteurs, maraîchers, éleveurs, sauniers). Les participants y sont invités à percevoir les “forces de vie” et à se connecter à des entités spirituelles.

L’auteur explique que le point culminant, « l’aboutissement logique » de la biodynamie réside dans le dépassement du simple statut de radiesthésiste. Il s’agirait de franchir une fine membrane spirituelle pour acquérir un premier niveau de clairvoyance en accédant enfin aux esprits et aux êtres élémentaires, avec lesquels il deviendrait alors possible d’interagir.


Lors d’une visite à une source locale, Jean Foyer relate une de ses visions épiphaniques mêlant une « présence mariale », des « gardiens batraciens » (symboliques d’ondines) et des soldats blessés traversant un autre espace-temps. Ces images, influencées par des éléments contextuels tels qu’un vitrail représentant des soldats de la Grande Guerre situé dans une chapelle visitée plus tôt, sont interprétées par une adepte comme une connexion avec la mémoire spirituelle de la région. Cette interprétation, en intégrant ces visions dans un cadre mystique, impose ainsi une grille de lecture ésotérique qui se valide par elle-même.

Les limites d’une démarche participative, l’épreuve de la neutralité

L’auteur remet en question les fondements de la méthode scientifique classique en critiquant le « postulat matérialiste indépassable », qu’il accuse de limiter la compréhension de « certaines réalités ».

« J’espère que ce dialogue respectueux entre sciences sociales et biodynamie se traduit par une certaine horizontalité épistémologique dans les lignes qui suivent. »

« Il me semble qu’il est préférable et plus productif, et, disons-le, plus scientifique, de prendre le risque d’impliquer sa subjectivité et d’inventer des ressources conceptuelles nouvelles, plutôt que d’être certain de ne rien comprendre à ces réalités en adoptant une position purement extérieure. »

— p. 258

Il défend une démarche exploratoire où l’implication subjective du chercheur comme principal outil d’analyse, au risque de se « laisser affecter et de se faire prendre en otage » de la vision du monde de ses sujets (going native). Un positionnement qui l’amène à accorder une pleine légitimité aux réalités des expériences spirituelles de ses sujets, au risque de compromettre des critères fondamentaux en sciences sociales, tels que l’objectivité, la distance critique et la vérification indépendante des faits.

« Mon but n’est absolument pas de convaincre qui que ce soit de l’existence ou non de telles ou telles entités, mais bien de comprendre comment elles sont éventuellement rendues présentes dans le dispositif pratique de ces ateliers qui impliquent aussi bien des énoncés que des situations particulières d’interactions ou des exercices pratiques de visualisation. »

« Je cherche à expliquer les rationalités qu’il y a derrière. Et même derrière ce qu’on peut appeler des pensées magiques, il y a des choses relativement étonnantes quoi. Ce n’est pas à rejeter dans l’obscurantisme. […] Cette place laissée à la dimension sensible qui est certes, source d’erreurs d’un point de vue strict rationaliste, est aussi source de satisfaction de pas mal de gens. »

— Jean Foyer, conférence du 26 mars 2024 organisée par Biodynamie-Recherche MABD

Jean Foyer ne rejette pas l’infondé, lui accorde un certain crédit, mais esquive des interrogations sur sa nature ontologique, s’abstenant ainsi de les confronter. En refusant toute lecture « matérialiste ou psychologisante » et en mettant l’accent sur la façon dont elles font sens pour ceux qui y adhèrent et le réconfort qu’elles pourraient leur apporter, il contourne la question de leur validité épistémique et du risque d’obscurantisme inhérent à ces croyances. Cette posture, qui considère le matérialisme comme une vision limitante centrée sur le mesurable, l’observable et la reproductibilité (pourtant indispensable pour évaluer objectivement les prétentions de la biodynamie), coïncide avec la pensée anthroposophique. Celle-ci rejette le matérialisme, qu’elle perçoit comme une manifestation des forces néfastes d’Ahriman, un démon censé enfermer l’humanité dans la matière, la rationalité excessive et la technologie, freinant ainsi son évolution spirituelle. Cette vision obscurantiste s’oppose aux principes fondamentaux de la méthode scientifique, privilégiant des croyances infondées au détriment de l’approche rationnelle, de l’expérimentation et de la vérification empirique. De par sa nature, l’anthroposophie et sa « science de l’esprit » sont anti-science.

Dans son livre, bien qu’il attribue à certaines prières une efficacité significative sur son imaginaire ainsi que des états de conscience altérée, il n’interroge ni les processus cognitifs ni les dynamiques sociales qui façonnent ces expériences dans un cadre rituel et collectif. Ainsi, lorsqu’il décrit ses visions oniriques lors d’une méditation accompagnées de la répétition des mantras « se lier aux étoiles » et « je suis », qui lui font apercevoir une « pierre de carbone » ou un « corps gigantesque fait de nuages cosmiques et de poussière d’étoiles », sans garde-fou méthodologique, il ne les interroge pas, il se contente juste d’en rendre compte. De même, lorsqu’il relate ses autres expériences transcendantales, comme celle d’une « présence mariale » ou de « gardiens batraciens », il les inscrit dans un cadre ésotérique validé par les initiateurs, sans examiner les facteurs contextuels ou les effets de suggestion mentale.

« Une proposition pour éviter d’avoir à se positionner sur le statut ontologique des entités spirituelles et des mondes invisibles consiste […] à brouiller la distinction entre réalité et imaginaire. »

Bien que Jean Foyer revendique un flou méthodologique, entretenant ainsi la confusion entre croyance et réalité, une posture qu’il qualifie de plus respectueuse quitte à les relayer sans interroger des expériences pseudo-scientifiques, plutôt que « d’éluder certaines dimensions au nom de l’audibilité scientifique ». Ce choix renforce les cadres interprétatifs des praticiens au lieu de les interroger, marquant une absence d’analyse minimale pourtant essentielle dans une approche de ce type. L’analyse s’efface donc au profit du ressenti. Conscient de cette limite, l’auteur élude la question, la renvoyant à d’autres disciplines scientifiques.

Par la posture de son auteur, ce carnet  de voyage initiatique, où l’expérience vécue tient lieu de démonstration, devient ainsi argument d’autorité et caution scientifique pour les tenants. Vendu sur le shop officiel du MABD, il y côtoie des ouvrages sur les êtres élémentaires et les forces invisibles.

« Sur la partie ésotérique, c’est intéressant. Mais je ne veux pas alimenter une vision un peu paranoïaque. Ils [les critiques et signataires de la tribune qualifiant cette pratique agricole de pseudoscience] n’ont pas besoin de moi pour avoir cette image-là. Ou une vision un peu complotiste. Dans quelque chose qui a un caractère ésotérique, par essence, se définit par un côté occulté, caché, et des formes d’initiation. La discrétion va avec la dimension initiatique. Si à la place de Demeter ça s’appelait “êtres élémentaires” , ça poserait un problème quoi. »

— Jean Foyer, conférence du 26 mars 2024 organisée par MABD Biodynamie-Recherche

En février 2024, plus de 500 chercheurs, agronomes, académiciens, professionnels du secteur agricole, anciens biodynamistes et citoyens ont signé une tribune reprise par Le Point, alertant sur les liens troubles entre la recherche publique et la biodynamie. Ils dénoncent l’influence croissante de cette pratique ésotérique dans les institutions de recherche agricole en soulignant l’absence de validation scientifique de ses principes, et des partenariats avec des organismes anthroposophes dirigés par des représentants de la société anthroposophique. Une posture déconcertante de ce chercheur, qui balaie d’un revers de main en qualifiant de paranoïaques, scientifiques et professionnels du secteur.

Rappelons que l’anthroposophie, dont la biodynamie est une émanation directe, est classée à risque de dérives sectaires par la Miviludes (Mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires). Minimiser les témoignages de victimes revient à ignorer leurs vécus et expériences qui méritent d’être entendus et pris au sérieux, et non à être disqualifiés par un victim shaming visant à étouffer des critiques légitimes.

En fin de compte, justifier l’opacité, ou la “discrétion”, sous couvert de “tradition” ésotérique ou initiatique pose un réel problème, d’autant plus lorsque des labels comme Demeter se présentent comme des garants d’une agriculture prétendument supérieure. Les consommateurs et les professionnels agricoles ont le droit de savoir ce qu’ils cautionnent en adhérant à ces pratiques ou en achetant ces produits [7]. Ce n’est pas la critique qui nourrit une vision paranoïaque mais l’opacité et l’absence de remise en question de ce système qui revendique son ésotérisme tout en cherchant à être reconnu comme un modèle d’excellence agricole légitimé par la science.

Conclusion
entre fascination et distance critique

Les Êtres de la vigne est un livre qui met en lumière l’hybridation unique des rituels de la biodynamie et des préoccupations écologiques. Par l’immersion de son auteur, il offre une perspective intéressante et rarement documentée sur certains aspects et certaines de ses pratiques, dont certaines méconnues du public.

S’il enrichit la compréhension des expériences décrites, il laisse en suspens une interrogation fondamentale : où s’arrête l’analyse et où commence la séduction ou l’adhésion implicite des méthodes étudiées et des croyances d’un univers ésotérique ?


Réflexion
le financement de la recherche et les limites du choix des sujets

Le financement et l’indépendance de la recherche sont des sujets essentiels, particulièrement lorsqu’ils impliquent des pratiques marginales et controversées. En ce qui concerne la biodynamie, l’omniprésence de liens d’intérêts dans les études (dirigées par des adeptes du mouvement ou financées par des institutions anthroposophiques, et dont certaines déclarent ne pas avoir de conflit d’intérêt), remet en question l’indépendance et l’objectivité des résultats. Ces travaux ne visent pas uniquement à examiner les prétentions de la biodynamie, mais à la légitimer auprès du grand public et à promouvoir son acceptation sociale, poursuivant ainsi des objectifs idéologiques.

Dans ce contexte, une question se pose : quelle place accorder à ce type de recherches ? Si étudier les prétentions de la biodynamie peut être légitime pour mieux comprendre ses mécanismes et peut avoir un intérêt théorique ou ethnographique, il est difficile de justifier l’engagement de ressources publiques significatives pour une pratique aux racines occultes et ésotériques, issue des visions par clairvoyance de Rudolf Steiner. Le faible nombre de pratiquants et l’absence de fondements scientifiques rendent cet investissement disproportionné. Dans un monde confronté à des urgences écologiques majeures et une crise paysanne, ces efforts pourraient être perçus comme contraires à l’intérêt général.

Peut-on réellement consacrer du temps, des ressources financières et des efforts à des pratiques marginales, qui souhaitent « réenchanter le monde » et incapables de répondre aux défis environnementaux actuels et futurs, à la durabilité environnementale, comme la biodynamie, alors que le consensus scientifique a déjà établi leur manque de validité ? Plus largement, cela invite à réfléchir aux critères de choix des sujets de recherche.

La recherche scientifique, bien qu’ouverte et pleinement curieuse, doit-elle se laisser détourner et répondre à chaque revendication, même la plus absurde, si elle est suffisamment bien promue et habilement marketée ? Sa vocation est d’élargir les connaissances, d’élargir notre compréhension du monde et de ses phénomènes, mais aussi de prioriser les sujets selon leur pertinence, leur crédibilité et leur contribution à la société, en évitant de diluer ses efforts dans des directions stériles.

Comme le titre le sociologue Valery Rasplus dans sa recension sur cet ouvrage de Jean Foyer, « Notre maison brûle et nous regardons les Gnomes »


[1] En anthroposophie, les animaux ne possèdent pas d’âme individuelle comme les humains. Selon la doctrine de Rudolf Steiner, chaque espèce animale est reliée à une « âme-groupe » collective. Le poivre biodynamique repose sur l’idée qu’il perturberait cette « âme-groupe », empêchant ainsi d’autres individus de revenir sur les cultures. Ainsi, les limaces sont incinérées lorsque la Lune est devant le Cancer, les pucerons lorsque la Lune est devant le Poissons, les cochenilles lorsque la Lune est devant le Capricorne, les mites lorsque le Soleil et la Lune sont devant le Bélier. Chaque nuisible a son moment astrologique précis, que ce soit pour le sanglier ou le coléoptère.

[2] En 1902, Rudolf Steiner rejoint la Société Théosophique. En 1904, Marie von Sivers (sa future femme), avec l’approbation de la présidente Annie Besant, intronisa Steiner comme secrétaire général de la section allemande de la Société théosophique.
En 1905, Rudolf Steiner et Marie von Sivers furent invités par l’occultiste Theodor Reuss, à rejoindre l’Ordre des Anciens francs-maçons du rite mystique égyptien de Memphis-Misraïm. Il utilisa cette opportunité pour fonder son propre temple, Mystica Aeterna, à Berlin, où il développa ses enseignements ésotériques.
En 1913, Rudolf Steiner fut exclu de la Société théosophique après un schisme autour du tout jeune Jiddu Krishnamurti, proclamé « instructeur mondial » et incarnation de la « seconde venue du Christ » et du Bouddha par Annie Besant et Charles Leadbeater, dirigeants de la Société. Refusant de reconnaître cette proclamation, Steiner quitta violemment la Société, entraînant plusieurs adeptes avec lui pour fonder sa Société anthroposophique.

[3] C’est d’ailleurs en hommage à Goethe, que Rudolf Steiner a nommé le centre mondial de son mouvement, le Goetheanum.

[4] Selon Steiner, nous posséderions des organes sensoriels, connus que de lui-même, permettant cette perception suprasensible.

[5] Masaru Emoto a popularisé l’idée que les pensées et émotions modifieraient la structure des cristaux de glace. Sa méthode consiste à exposer de l’eau à des mots, images ou musiques avant de la congeler, puis à photographier les flocons formés, une approche dépourvue de fondement scientifique.

[6] Instituts allemand : Institut fuer Stroemungswissenschaften et Gesellschaft fuer Bildekräfteforschung. On y retrouve d’ailleurs Christine Sutter, chercheuse de l’institut pour la science des fluides fondé par Theodor Schwenk, et également membre de la société de recherche sur les forces formatrices de Dorian Schmidt. Elle donne des interventions à la biodynamie en France, au côté de Jean-Michel Florin (Co-prés. de Demeter International, coordinateur et formateur au MABD, membre du CA de Biodynamie-Recherche, membre et ancien co-responsable de la section agricole de la Société Anthroposophique Universelle du Goetheanum).

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