Biodynamie et soutiens internes, le défi ésotérique de l’INRAE

Biodynamie et soutiens internes, le défi ésotérique de l’INRAE

Depuis plus d’un siècle, l’anthroposophie, religion occultiste fondée par Rudolf Steiner, cultive de multiples visages : discours spirituel ésotérique pour ses initiés, promesse d’humanisme ou de tradition pour le grand public. Elle figure depuis plus de vingt-cinq ans dans les rapports de la Mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires (Miviludes, anciennement la Mils), qui alerte sur les risques associés à ce mouvement. 

Sa déclinaison agricole, la biodynamie, se présente comme une forme plus “respectueuse” et “avancée” d’agriculture biologique, mais repose sur des postulats et rituels occultistes (calendrier astrologique, “observation suprasensible” des forces éthériques, dilutions de forces cosmiques, préparations particulières à base de viscères, cornes, crânes, entre autres). La biodynamie est indissociable de l’anthroposophie, elle est l’application concrète de ses principes doctrinaux et croyances ésotériques dans le domaine agricole.

Longtemps cantonnée à ses réseaux militants, la biodynamie investit désormais avec insistance des espaces inattendus : colloques académiques, projets de recherche publique, partenariats institutionnels. Une percée rendue possible par des rapprochements répétés entre cadres anthroposophiques et monde académique. Sujet de cette enquête.

Tribune, bilan et perspectives

En février 2024, une tribune initiée par Cyril Gambari (docteur en microbiologie, enseignant en biologie/écologie), publiée sur Skeptics in the Pub Valais et relayée par Le Point, rassemble plus de 500 signataires du monde scientifique et agricole. Elle alerte sur l’entrisme de l’anthroposophie dans la recherche publique et universitaire.

Dix-huit mois plus tard, nous avons voulu connaître l’évolution de la situation et identifier les changements.

L’INRAe, principal organisme public de recherche agronomique, concerné par plusieurs collaborations controversées lié à la biodynamie, affirme avoir pris des mesures pour garantir la neutralité scientifique et l’indépendance de ses travaux. Nous avons donc interrogé sa direction pour comprendre quels dispositifs l’institut a mis en place face aux influences et pressions idéologiques et au risque d’instrumentalisation de son image.

Un appel public à soutenir la biodynamie

La tribune s’inscrivait dans une continuité, depuis plusieurs années, des signaux d’alerte s’accumulaient dans le paysage scientifique et agricole. En 2022, le Mouvement de l’Agriculture Biodynamique (MABD) et le label Demeter publient un appel au soutien.

Parmi les signataires scientifiques : Sophie Allain (INRAe, UMR SADAPT), Véronique Chable (INRAe), Sylvie Pouteau (INRAe, UMR SADAPT), Aurélie Javelle (Institut Agro Montpellier SupAgro), Ernst Zürcher (ingénieur forestier spiritualiste, intervenant régulier au Goetheanum), Marc Henry (Université de Strasbourg).

La présence marquée d’agents de l’INRAe dans cette liste n’est pas anodine. Certains présentent un historique d’implication avec les structures anthroposophiques : comme Véronique Chable qui a déjà donné des conférences au siège de la Société anthroposophique (Goetheanum) aux côtés de Jean-Michel Florin, ancien dirigeant de la Société anthroposophique (cf. plus loin).

En 2018, Chable présidait aussi une ex-association anthroposophique Université du Vivant, toujours aux côtés de Florin.

De la chimie à la dynamisation quantique

Chimiste de formation, Marc Henry est une figure atypique et controversée du paysage scientifique français. Professeur émérite de l’Université de Strasbourg, il s’est fait connaître pour ses interventions sur les propriétés supposées de la “mémoire de l’eau”, un concept popularisé par Jacques Benveniste et dépourvu de fondement scientifique reconnu.

Il a également promu la “médecine quantique”, une approche spiritualiste et pseudo-scientifique où des concepts de physique sont détournés pour justifier des pratiques de soin globales. 

2024 – Une alerte collective

Face à la médiatisation de la tribune, l’INRAe partage un communiqué[1] rappelant avec justesse sa mission : étudier toutes les pratiques, y compris non conventionnelles, avec rigueur et neutralité méthodologique, sans cautionner de doctrine.

Or, dans les références de cette  communication, figurent pourtant des chercheurs dont l’engagement interroge : certains cumulent fonctions scientifiques et responsabilités au sein de structures anthroposophiques. On y retrouve notamment un article co-signé par Martin Quantin, coordinateur au MABD et membre actif de la Société anthroposophique (cf. plus loin). Un choix de référence qui illustre que l’institut n’avait alors probablement pas mesuré la difficulté à préserver l’image de neutralité qu’elle revendiquait.

Alsace, bastion anthroposophique

L’Alsace, en particulier le Haut-Rhin, est l’un des foyers historiques de l’anthroposophie en France. On y trouve de nombreuses entités actives relevant de ses différentes branches : la biodynamie, l’éducation Steiner-Waldorf, la pseudo-médecine anthroposophique, les églises anthroposophiques (Communauté des chrétiens), diverses associations immobilières et de gestion.

Cette concentration géographique traduit un réseau local particulièrement dense. Certaines se partagent la même adresse, comme au 5 place de la Gare à Colmar, qui réunit cinq acteurs majeurs de la biodynamie : MABD, Biodynamie-Recherche, Syndicat international des vignerons en culture biodynamique, Préparations biodynamiques Alsace et l’Association immobilière Maison de l’Agriculture biodynamique, (Demeter France y résidait jusqu’en 2017), ainsi que des structures de la pseudomédecine anthroposophique, l’AFEDMA et l’APMA.

Biodynamie-Recherche : vitrine scientifique du mouvement

Basée à Colmar, Biodynamie-Recherche est une association émanant du MABD et étroitement liée au label Demeter. Sa filiation anthroposophique est manifeste : activement mise en avant par le Goetheanum et sa section agricole, elle est dirigée par des membres et responsables de la Société anthroposophique, ainsi qu’il y a peu, d’un directeur de recherche de l’INRAe (cf. plus loin).

Dans les faits, elle fonctionne comme une plateforme de promotion et de légitimation “scientifique” de la biodynamie.

Un point de jonction

Dans le paysage biodynamique français, Martin Quantin occupe une place singulière : formateur et coordinateur au MABD, responsable de Biodynamie‑Recherche, il est aussi membre dirigeant de la branche alsacienne de la Société anthroposophique[2].

Il intervient fréquemment dans des ateliers et workshops scientifiques. Il figurait notamment au programme du workshop INRAe METABIO 2024 « Les approches sensibles dans l’enseignement agricole comme moteur de la transition agroécologique », coordonné par Sophie Allain (INRAe) et Patrice Cayre (Ministère de l’Agriculture DGER). On le retrouve également associé à des chercheurs publics et des publications collectives, dont Cyrille Rigolot (INRAe) que nous traiterons plus loin.

Un cumul de casquettes qui en fait un véritable pivot stratégique, placé à l’intersection directe entre le noyau doctrinal anthroposophique et des équipes académiques.

Ces participations illustrent une porosité croissante : chercheurs institutionnels et représentants de l’anthroposophie s’entremêlent dans des espaces académiques, offrant à une organisation pseudo-scientifique une visibilité et une légitimité qu’elle ne pourrait acquérir seule.

INRAe METABIO, quand l’occultisme s’invite

Ce workshop intègre des méthodes pseudo-scientifiques et occultistes anthroposophiques, parmi lesquelles :

« Réveil eurythmique » (danse théurgique anthroposophique) par Martin Quantin

« L’approche du sensible » par Françoise Vernet (présidente de Terre et Humanisme (anciennement “Les Amis de Pierre Rabhi”), signataire du soutien de la biodynamie)

« La démarche goethéenne » (méthode occulto-ésotérique de l’anthroposophie) par Sophie Allain (INRAe, signataire du soutien de la biodynamie)

« SYMBIOSE » (projet non reconduit traitant de préparations biodynamiques, rythmes cosmiques, …) par Martin Quantin et Cyrille Rigolot

« Communication animale » par Roland Ducroux (Institut Kepler et formateur MABD en communication végétale, animale et reliée)

« Éco-sophrologie : se réapproprier son corps-chair » par Aurélie Javelle (Institut Agro Montpellier SupAgro, signataire du soutien de la biodynamie)

Vitrine officielle d’un cadre de l’anthroposophie

Jean-Michel Florin est la figure structurante de la biodynamie francophone : co‑président de Demeter International (label phare de la biodynamie), coordinateur et formateur du MABD, membre du CA de Biodynamie‑Recherche, dirigeant ancien co‑responsable de la Section agricole du Goetheanum.

Son rôle dépasse celui d’un simple animateur, il diffuse activement la doctrine biodynamique à travers les principales structures du mouvement. Sa présence tutélaire dans des colloques, formations, publications et programmes en fait une figure centrale de sa diffusion.

Il partage régulièrement l’affiche avec des chercheurs issus du domaine académique et universitaire. Ce fut notamment le cas lors des webinaires publics célébrant le centenaire de la biodynamie, organisés par Biodynamie-Recherche et animés par Martin Quantin. Parmi les conférenciers : Florin lui-même, mais aussi Jean Foyer (CNRS), Aurélie Choné (Univ. Strasbourg), Cyrille Rigolot (INRAe)[3].

D’autres personnalités sont intervenues lors des échanges qui ont suivi, parmi lesquelles Véronique Chable et Sophie Allain (INRAe).

Ce type d’événement, organisé par un organisme anthroposophique et rejoint par des chercheurs publics, participe à brouiller la frontière entre démarche scientifique et diffusion doctrinale de l’anthroposophie.

L’indépendance en tension

Un symbole encore plus parlant, et sans doute l’un des plus problématiques au regard de l’indépendance scientifique, est la mise en avant de Jean-Michel Florin en première ligne sur la page d’accueil d’un projet de recherche hébergé par l’INRAe, ainsi que dans la vidéo de présentation associée.

Cette visibilité sur le site internet de l’INRAe, dépourvue de toute mention de son rôle de dirigeant du mouvement, peut être perçue comme conférant une caution institutionnelle et un accès médiatique à un cadre de l’anthroposophie. 

Cette situation illustre concrètement ce que la tribune de 2024 dénonçait : les tentatives d’entrisme d’un mouvement ésotérique au cœur d’institutions financées par les contribuables, exploitant le capital-confiance de la science comme levier de légitimité.

Ce projet VitiRepere-PNPP, recherche-action participative centrée sur l’étude des Préparations Naturelles Peu Préoccupantes en viticulture, compare des pratiques conventionnelles et biodynamiques. Il est porté par Jean-Eugène Masson, directeur de recherche à l’INRAe, et mené en partenariat avec Biodynamie-Recherche, le label biodynamique Biodyvin et l’Office français de la biodiversité.

Affiliation et opacité

En 2022, nous avons relevé notre étonnement de voir figurer Masson au Conseil d’Administration de Biodynamie-Recherche, aux côtés de Jean-Michel Florin, Patrick Lespagnol (président du MABD) et Christine Sutter (Institut anthroposophique sur les “énergies vivantes de l’eau” et “l’image de gouttes”, techniques pseudo-scientifiques issues de l’anthroposophie).

Ce cumul de fonctions n’est jamais mentionné sur la page officielle de VitiRepere-PNPP, alors même qu’il en est le coordinateur et porteur. Peu après, son nom apparaît sans son affiliation INRAe, avant d’être finalement retiré.

Fin mars 2025, nous décidons d’avertir publiquement l’INRAe que Masson siège toujours, alors que cela fait presque deux ans qu’il est le seul membre du Conseil d’Administration dont le nom n’apparaît pas sur la page dédiée du site de l’association.

Nous relevons aussi que sa collègue du projet VitiRepere-PNPP, Ombeline Brunois (INRAe), y est membre depuis 2023. Contributrice à l’hebdomadaire Biodynamis du MABD, elle est la seule membre hors CA à participer à l’Assemblée Générale cette année-là, qu’elle co-anime avec Martin Quantin.

Trois jours plus tard, le 3 avril 2025, Masson se retire abruptement du Conseil d’Administration. Il y siégeait depuis avril 2022.

Ces situations, qui posent la question de la transparence et de conflits d’intérêts, n’apparaissent pas dans le droit de réponse publié deux mois plus tard par la direction de l’INRAe, sous une vidéo réaction de Thomas Durand (La Tronche en Biais, Une secte à l’INRAE ??). L’institut y réaffirme n’apporter “aucun soutien ni caution à la démarche anthroposophique” et insiste sur le fait que la participation de certains chercheurs à des événements liés à l’anthroposophie relève de leur engagement personnel, et non de la position de l’institut.

Pourtant, à plusieurs reprises, l’INRAe a dû intervenir pour faire retirer son logo, utilisé dans des démarches personnelles en dehors du cadre institutionnel.

Au cours de ces deux dernières années, Masson est intervenu comme invité en qualité de chercheur INRAe à plusieurs événements organisés par des structures biodynamiques comme : le colloque Obernai Biodynamie (avec les interventions de Cyril Zappelini (INRAe), Demeter France, Jean-Michel Florin et Ernst Zürcher) ; l’association Aquitaine Biodynamie sur “La mémoire des plantes et mémoire de l’homme” ; l’association Interprofessionnelle Sudvinbio sur “La production de connaissances pour et sur la biodynamie en viticulture (projet VitiRepere-PNPP)”.

Cette dernière conférence, initialement disponible sur la chaîne YouTube de l’association, a été rendue inaccessible peu après que nous ayons publié des extraits critiques.

Cette position rejoint la ligne défendue publiquement par Biodynamie-Recherche (partenaire du projet dont il est membre) qui promeut un focus avant tout centré sur la biodynamie, au détriment de l’agriculture biologique.

Agri71, 31 mars 2023

Or, Masson siège à son Conseil d’Administration, ce qui peut interroger sur l’équilibre du protocole retenu, d’autant que VitiRepere-PNPP compare uniquement le conventionnel et la biodynamie, sans avoir réussi à inclure l’agriculture biologique, comme expliqué dans l’extrait vidéo plus haut.

Récurrence méthodologique

Cette configuration s’inscrit dans un schéma déjà observé. L’étude Responses to climatic and pathogen threats differ in biodynamic and conventional vines (Soustre-Gacougnolle et al., 2018), ne comparait elle aussi que pratiques conventionnelles et biodynamiques en Alsace, l’absence d’exploitations bio étant aussi invoquée pour justifier leur exclusion. Trois signataires de cette étude, Soustre-Gacougnolle, Masson et Perrin, sont impliqués dans l’équipe VitiRepere-PNPP, illustrant la continuité des acteurs et des choix méthodologiques. Pourtant, même en Alsace, le nombre d’exploitations certifiées en agriculture biologique dépasse largement celui des exploitations en biodynamie, une récurrence qui interroge.

De la recherche publique à la promotion active

Chercheur à l’INRAe (UMR Territoires, Institut Agro Montpellier), Cyrille Rigolot est devenu l’un des soutiens publics les plus visibles de la biodynamie, notamment en co-signant plusieurs travaux académiques sur le sujet avec Martin Quantin (cf. plus haut), et a également publié dans Biodynamis, la revue de promotion du MABD.

Avant 2024, son activité sur les réseaux sociaux traduisait un soutien assumé : partages réguliers en faveur de la biodynamie et échanges avec des figures centrales de l’anthroposophie, comme Louis Defèche (dirigeant de la Société anthroposophique, responsable communication du Goetheanum), des membres de la société anthroposophique ainsi que des acteurs liés aux écoles Steiner. Ces interactions illustrent des connexions entre un chercheur de l’INRAe et des acteurs associés à plusieurs branches de l’anthroposophie.

Formations, axe stratégique de la Société anthroposophique

À son assemblée générale 2025, la Société anthroposophique en France a présenté un programme de formation continue en biodynamie, développé avec le MABD et Demeter, incluant un parcours en alternance via un Centre de formation d’apprentis (CFA). Elle y affirme la biodynamie comme l’un des axes structurants de son action, pilotant directement son dispositif de formation et de diffusion.

En poussant l’intégration de ces formations dans le cadre officiel des formations agricoles, validées par le Ministère de l’Agriculture et de la Souveraineté alimentaire (comme c’est déjà le cas avec le BPREA à Obernai et à Segré[4]), la Société anthroposophique de France contribue à institutionnaliser une pseudoscience au sein de la formation professionnelle agréée.

Or, cette évolution intervient alors même que la Miviludes, dans son rapport 2021 (p. 74), alertait déjà sur les tentatives d’entrisme de l’anthroposophie au sein des institutions publiques.

Une grande partie des intervenants du MABD pour ces formations sont directement liés à la Société anthroposophique, certains ayant occupé des postes de direction, comme Jean-Michel Florin ou René Becker (ancien secrétaire général de la Société anthroposophique en France).

Après la publication de la tribune de 2024 alertant sur les tentatives d’infiltration anthroposophique, Rigolot a supprimé l’ensemble de ses tweets et publications liées à la biodynamie, rendant moins accessibles ses prises de position passées. Cette suppression n’a toutefois pas ralenti ses participations, désormais plus discrètes, dans des événements organisés par le Goetheanum, Demeter, le MABD ou Biodynamie-Recherche. On le retrouve notamment co-animant un atelier « Observer, écouter, comprendre l’animal » intégrant la communication animale avec Roland Ducroux (formateur MABD, cf. encadré INRAe METABIO ), ou encore comme représentant de l’INRAe lors d’un séminaire dans un centre Demeter en Pologne, où figurait Helmy Abouleish, président de Demeter International et dirigeant de SEKEM (structure anthroposophique).

Colloque L’élevage au cœur de la biodynamie, atelier « Observer, écouter, comprendre l’animal », 16-18 févr. 2024
Séminaire “The Associative Economy of Biodynamic Practice” 6 et 7 mars 2025, photo Mukhtar Novruzlu

Il a également pris part au workshop du centenaire de la biodynamie organisé par Biodynamie-Recherche (mentionné plus haut), et a également invité Martin Quantin et Marion Lebrun (Biodynamie-Recherche/MABD) à intervenir lors d’un colloque INRAe/UMR Territoires/Institut Agro Montpellier. Une initiative qui illustre comment des représentants actifs de la biodynamie trouvent une place au sein même d’événements estampillés INRAe.

La promotion de la biodynamie ne relève pas seulement d’un débat agricole : elle banalise un ésotérisme, fait écho aux alertes d’associations d’aide aux victimes[5], et fragilise l’image d’institutions publiques engagées dans de telles collaborations.

Deux questions s’imposent : comment préserver la neutralité scientifique dans ces conditions ? Et que devient l’indépendance institutionnelle lorsqu’un mouvement religieux peut s’appuyer sur des soutiens internes ?

Un congrès international, pseudoscience et tribune scientifique

Lors du 3ᵉ Congrès international de recherche en biodynamie organisé par le Goetheanum fin août, Cyrille Rigolot est intervenu, et a co-animé avec Jean-Michel Florin un atelier :

« […] comment la biodynamie, notamment à travers des méthodes de perception comme les méthodes goethéenne et Dorian Schmidt, peuvent contribuer aux travaux de l’institut […] comme la communication animale. »

Méthode goethéenne
Pratique occultiste de l’anthroposophie qui prétend accéder aux “forces vitales” de la nature et de l’homme par une observation intuitive et spirituelle, au-delà de l’analyse scientifique.

Méthode Dorian Schmidt (biologiste anthroposophe)
Technique ésotérique affirmant permettre la perception directe de “l’éthérique” et des “corps subtils” invisibles à travers une observation dite supra-sensible.

Particulièrement investi, Rigolot assure avec enthousiasme la promotion de ces contenus sur la chaîne Youtube et les comptes Instagram et Facebook du Goetheanum. Dans l’une des vidéos, il évoque une “expérience profondément émouvante” de “perception collective de l’invisible” au cours de recherches menées avec des agriculteurs en biodynamie.

Le fait qu’un chercheur de l’INRAe, impliqué sur le sujet de la biodynamie et co-publiant avec un membre actif du mouvement, promeuve également des pratiques ésotériques du supra-sensible sur les canaux officiels de la Société anthroposophique a pour effet de leur conférer une légitimité institutionnelle aux yeux du public. Même si la mention explicite de l’INRAe a été retirée, son statut de chercheur public reste associé à son image, mobilisant indirectement le crédit de la recherche au bénéfice d’un mouvement occultiste et contribuant à légitimer un discours pseudo-scientifique.

Capture du site de la section agricole de la Société anthroposophique présentant, pour ce 3e Congrès, Cyrille Rigolot comme chercheur INRAE, mention ensuite remplacée par son affiliation à l’Institut du Vivant et des Communs

Institut du Vivant et des Communs : nouvelle façade, mêmes réseaux

Pour ce 3ᵉ Congrès international de recherche en biodynamie, Rigolot n’y figure plus comme chercheur INRAe mais comme représentant de l’Institut du Vivant et des Communs, une structure fondée en octobre 2024.

La composition de cette nouvelle association illustre une fois de plus la porosité idéologique et engagement actif : Sophie Allain (présidente), Cyrille Rigolot (vice-trésorier), Jean-Michel Florin (trésorier), Martin Quantin (administrateur), Léa Perrin (administrateur (Institut Agro Rennes)), etc.

Parmi ses missions, l’Institut se donne explicitement pour but de soutenir et développer de “nouvelles méthodes d’apprentissage” et de conduire une “recherche exploratoire sur les différentes consciences du Vivant”. Des formulations très éloignées des standards scientifiques, et relevant du lexique caractéristique d’un ésotérisme.

Soutiens politiques et relais publics

Le 21 août dernier, la sénatrice du Bas-Rhin Laurence Muller-Bronn, déjà connue pour certaines prises de position controversées en matière scientifique[6], annonce sur ses réseaux sociaux qu’elle adressera à différents ministres une lettre de soutien à la biodynamie. Une action de lobbying parlementaire en faveur d’une pratique s’appuyant notamment sur des prédictions et rituels astrologiques.

L’initiative est présentée à l’issue d’une rencontre au siège du MABD à Colmar, où elle était reçue par Jean-Michel Florin, accompagné de Laurent Dreyfus, élu régional du Grand Est. Relais historique du MABD, Dreyfus y milite activement depuis plus de vingt ans. Membre du comité de rédaction de la revue Biodynamis, il est aussi l’auteur d’ouvrages publiés par l’association (Jardiner avec la Lune en biodynamie) et co-signe depuis de nombreuses années le Calendrier biodynamique lunaire et planétaire des semis du MABD, un outil emblématique qui prétend déterminer les moments de plantation et de récolte en fonction des cycles célestes.

Dans les heures qui ont suivi, l’ensemble des commentaires critiques, pourtant argumentés, publiés sous la communication de la sénatrice ont été effacés. Plusieurs internautes ont dénoncé un procédé qui s’apparente moins à un échange démocratique qu’à un contrôle du discours, difficilement compatible avec la mission d’une élue.

En juillet, c’est le député de la 2e circonscription du Haut-Rhin, Hubert Ott, qui a affiché sur les réseaux sociaux son soutien après avoir accueilli Florin et Soazig Cornu (resp. de la coordination des formations du MABD).

Ces épisodes illustrent comment le MABD arrive à séduire des élus poreux à ses croyances prêts à défendre au sommet de l’État ses pratiques agricoles régies par les astres, fondées sur la prédiction de forces cosmiques et du zodiaque.

Le Calendrier Biodynamique, édité chaque année, est présenté comme aussi capable de prédire la météo, une pratique relevant de la divination
Le MABD propose également des enseignements en radiesthésie et géobiologie

Alignements internes

Des postures qui incarnent le cœur du problème : celle de chercheurs impliqués dans des projets institutionnels et soutenant ou promouvant des approches pseudo-scientifiques aux fondements occultistes. Des collaborations, prises de position et initiatives régulières avec des figures anthroposophiques de premier plan participent à mobiliser le prestige scientifique comme levier de crédibilité auprès du grand public et des décideurs.

Entretien avec Carole Caranta

L’INRAe est l’organisme majeur de la recherche agronomique au niveau européen qui regroupe plus de 12 000 personnes. Il est reconnue pour la qualité de ses recherches et l’engagement de ses agents au service de la connaissance scientifique et de l’intérêt général. 

Or, l’enquête documente les cas de projets de recherche liés à la biodynamie et le positionnement de chercheurs brouillant la frontière entre évaluation scientifique et promotion idéologique. Il ne s’agit pas de contester la légitimité de la biodynamie comme objet d’étude, mais de rappeler que la neutralité de la recherche scientifique est compromise dès lors que les représentants d’une doctrine religieuse participent elles-mêmes à la recherche et à sa communication publique.

Nous nous sommes entretenu avec Carole Caranta, directrice générale déléguée pour la Science et l’Innovation à l’INRAe, sur la manière dont l’institut gère ce type de situations et sur les dispositifs mis en place pour préserver son indépendance et sa neutralité scientifique.

Depuis plus d’une dizaine d’années, la recherche publique fait face à de nouvelles attentes sociétales et à des pressions croissantes. Quels défis cela représente-t-il pour l’INRAe et comment l’institut s’y adapte-t-il ?

Notre institut fait face à des attentes sociétales croissantes car nos recherches portent sur des sujets à très forts enjeux, qui concernent tout le monde à un moment où jamais le besoin de recherche n’a été autant exprimé : atténuation et adaptation au changement climatique, sécurité alimentaire et nutritionnelle, santé humaine, animale et environnementale, transition des agricultures et préservation des ressources naturelles, restauration de la biodiversité ou encore gestion des risques naturels sont autant d’enjeux majeurs qui guident nos recherches. Qui dit très grandes attentes, dit forte déception si nous n’y répondons pas. Pour cela, il est indispensable de produire une science exemplaire, indépendante et transparente à l’écoute de la société et des acteurs de terrain. L’institut a ainsi mis au cœur de sa stratégie scientifique l’ambition de développer des solutions concrètes s’appuyant sur des recherches interdisciplinaires pour accélérer les transitions agricoles, alimentaires et environnementales.

Votre institut est régulièrement confronté à des sujets sensibles, de l’édition génomique à l’expérimentation animale, en passant par la biodynamie. Comment concilier l’étude scientifique de ces pratiques avec la nécessité de rester à distance de toute influence idéologique ?

INRAE est en effet amené à traiter des sujets sensibles et qui peuvent faire débat et soumis à controverse dans la société et parfois même au sein des communautés de recherche. L’institut aborde ces sujets sensibles avec une exigence de rigueur scientifique et d’indépendance. Notre mission n’est pas de prendre parti, mais de produire des connaissances solides et transparentes, issues de méthodes scientifiques rigoureuses, même si l’objet d’étude lui-même peut être l’objet de controverses. Tous nos résultats, quels qu’ils soient, font l’objet de publications scientifiques évaluées par nos pairs dans des revues scientifiques internationales. Notre socle déontologique et notre intégrité scientifique sont ici essentiels : la neutralité, l’indépendance, l’impartialité, la rigueur et l’honnêteté sont des remparts contre une interprétation fausse ou abusive des résultats : distinguer les faits scientifiques, étayés et revus par les pairs des débats idéologiques, et cela tout en favorisant un dialogue ouvert avec la société mais aussi au sein de l’institut.

Vous avez annoncé un renforcement des mécanismes éthiques à l’INRAe. De quoi s’agit-il concrètement ?

Depuis de nombreuses années, INRAE s’interroge sur les enjeux éthiques de ses recherches grâce au comité Éthique en commun INRAE-Cirad-Ifremer-IRD, qui ouvre un espace de débat sur les grands enjeux scientifiques et sociétaux. Plus récemment, l’institut a souhaité rendre plus opérationnelle la réflexion éthique et accompagner les chercheurs vers une meilleure prise en compte des enjeux éthiques dans leurs projets. Pour cela, un questionnaire d’autoévaluation éthique a été élaboré et diffusé. Il invite les chercheurs à analyser systématiquement leurs projets en s’interrogeant sur leurs objectifs, les partenariats impliqués, les méthodes utilisées et les conséquences potentielles des recherches. En parallèle, un comité d’éthique des projets de recherche a été créé afin d’évaluer les projets portant des enjeux importants. Cette demande d’évaluation est généralement réalisée à la demande des chercheurs mais pour certains projets, en particulier ceux susceptibles de susciter débat ou controverse, l’avis du comité peut être demandé par la direction d’INRAE et conditionner leur autorisation.

Étudier la biodynamie implique le plus souvent de passer par ses structures anthroposophiques qui font en quelque sorte office de relais incontournables, comme le MABD et sa dépendance Biodynamie-Recherche. L’INRAe a récemment décidé de ne plus collaborer avec Biodynamie-Recherche, cette décision concerne-t-elle également le MABD ?

Je souhaite réaffirmer ici, comme nous l’avons déjà fait à de nombreuses reprises sur notre site web ou sur nos réseaux sociaux, qu’INRAE en tant qu’organisme de recherche publique, n’apporte aucun soutien ni caution à la démarche anthroposophique, système de pensée promu par Rudolf Steiner visé par le rapport d’activité 2024 de la Mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires (Miviludes). Cela inclus de fait de porter une attention très particulière à nos partenariats dans le domaine.

Nous avons par exemple rappelé individuellement aux chercheurs que la participation à des manifestations en soutien aux démarches anthroposophiques ne pouvait pas être effectuée dans le cadre de leurs missions. Il s’agit donc de démarches personnelles, relevant de leurs libertés de citoyens dont les frais ne peuvent pas être supportés par les crédits des unités de recherche. Il s’agit ici d’une application de notre charte d’expression publique qui demande de bien distinguer l’expression des scientifiques de leurs engagements personnels.

Pour autant, les pratiques utilisées en biodynamie qui connaissent un certain développement en viticulture doivent faire l’objet de recherches. Comme évoqué précédemment, notre comité d’évaluation éthique des projets de recherche sera mobilisé sur ce sujet afin d’aider les scientifiques à réfléchir aux modalités de leur projet.

Vous mentionnez l’importance de la liberté académique et de l’engagement personnel des chercheurs. Comment préserver cet équilibre et la neutralité de l’institut lorsque certains choisissent de s’associer à des représentants d’un mouvement pseudo-scientifique ou de s’impliquer dans ses structures ?

Préserver l’équilibre entre libertés académiques et engagement personnel des scientifiques qui, comme tout citoyen, ont le droit d’avoir des opinions et des convictions, est très important. Mais en réalité, c’est surtout le cloisonnement entre l’exercice de ces libertés qui est essentiel. Les libertés académiques s’appliquent dans le cadre des missions des scientifiques. Les libertés d’engagement s’exercent en tant que citoyen. En tant que scientifiques INRAE, les chercheurs doivent respecter la neutralité institutionnelle qui repose sur quelques principes clairs : indépendance et transparence, intégrité scientifique, ainsi que très grande vigilance quant à ses liens d’intérêts. Une règle essentielle est de prendre le temps de réfléchir à ses liens d’intérêts et à la manière dont ils peuvent être perçus. A INRAE ces principes sont portés par la délégation à la déontologie, l’intégrité scientifique et l’éthique des projets de recherche, dont la première mission est précisément d’accompagner et de conseiller chacun dans cette réflexion, en fournissant les outils nécessaires pour agir avec responsabilité et mener des activités de recherche de façon exemplaire. C’est une condition indispensable pour préserver la confiance de la société.

Malgré la mise en place de chartes et de comités éthiques, l’INRAe a dû intervenir à plusieurs reprises pour faire retirer son logo ou son affiliation utilisés lors d’événements organisés dans le cadre de démarches personnelles de chercheurs. Comment l’institut peut-il s’équiper pour renforcer sa vigilance et éviter l’instrumentalisation de son nom et de son image ?

La liberté d’expression des scientifiques est un droit fondamental, reconnu comme tel par le Conseil constitutionnel et inscrite dans le code de l’éducation. Cependant comme tout droit, il comporte des limites. Celles de la tolérance et l’objectivité, comme inscrit dans le code de l’éducation. Il s’agit ainsi d’exercer les libertés académiques dues aux scientifiques dans le cadre de la neutralité, l’indépendance, la rigueur et l’honnêteté, qui sont des obligations des agents de la recherche publique.

C’est cet ensemble de règles de bonne conduite que nous avons expliqué dans la charte d’expression publique d’INRAE. Nous y invitons les scientifiques à être vigilants, lors de leurs prises de parole, en distinguant de façon claire leurs opinions et convictions personnelles, de leur parole de scientifique. Il s’agit ainsi d’éviter le biais de l’instrumentalisation de la parole des chercheurs en donnant des outils à nos scientifiques qui souhaitent porter à connaissance leurs travaux.

Nous sommes en effet le premier organisme de recherche publique à nous être doté dès 2022 d’un cadre d’expression publique, fruit d’un long travail d’échanges et de réflexion, sur la base de cas pratiques, entre la Délégation à la déontologie, l’intégrité scientifique et éthique des projets de recherche et la Direction de la communication. Il y avait là un vrai besoin qui explique que nos collègues des autres organismes de recherche nationaux (CNRS, Inserm) s’en soient eux même inspirés pour produire la leur.

La charte que nous avons élaborée, assortie de livrables, a pour objectif de rappeler aux chercheurs qu’ils doivent se positionner clairement, s’ils parlent dans leur périmètre de recherches ou en tant que simple citoyen, sans engager leur communauté de travail ou leur institution.

Dans un contexte de défiance croissante envers la science et de risques accrus de désinformation, comment mieux sensibiliser et préparer le milieu académique face aux stratégies d’influence idéologique et aux pseudo-sciences ?

INRAE mise sur la transparence, le dialogue et la formation. Il s’agit d’armer les chercheurs pour qu’ils puissent expliquer leurs travaux avec clarté, revenir sur leurs méthodes, expliciter chaque fois d’où ils parlent, auprès des médias ou dans la sphère publique, ce qui participe aussi à renforcer la culture scientifique dans la société. C’est en associant rigueur, ouverture et pédagogie que l’on peut contrer l’influence des idéologies et des pseudo-sciences.

Suite à cette enquête

Il semble crucial que l’ensemble des établissements académiques prennent pleinement en compte la porosité de pseudosciences et de mouvements idéologiques, tels que l’anthroposophie, dont les méthodes de séduction, de diffusion et d’influence ont su évoluer de manière proactive. La liberté académique et l’engagement personnel sont fondamentaux, mais il est impératif de ne pas sous-évaluer l’ampleur de leur influence dans certains milieux. Les institutions doivent s’adapter en se dotant d’outils nécessaires pour se prémunir contre ces risques.


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