Un diplôme d’État sous influence anthroposophique

Un diplôme d’État sous influence anthroposophique

Un diplôme d’État financé sur fonds publics révèle une réalité singulière : une coordination pédagogique partagée avec une association privée liée à l’anthroposophie, dont les comptes révèlent des liens directs avec le Goetheanum, siège mondial de la doctrine.


Dans les salles de classe du CFPPA Le Fresne de Segré, au cœur du Maine-et-Loire, le programme n’aborde pas seulement l’étude des sols ou la gestion d’exploitation. Dans ce centre de formation professionnelle public dépendant du ministère de l’Agriculture, on enseigne aussi l’astrologie, les « forces éthériques et astrales » ou encore les « énergies de densification cosmiques », on y évoque l’existence de capacités suprasensorielles.

Financements publics et enseignements ésotériques : un décalage institutionnel

L’établissement de Segré est, avec celui d’Obernai, l’un des deux centres professionnels délivrant le BPREA (Brevet Professionnel Responsable d’Entreprise Agricole) avec orientation en agriculture biodynamique.

Ce diplôme, dont cette orientation promet une approche respectueuse de l’environnement et du vivant, représente un investissement public significatif : 17 600 € par étudiant, soit une moyenne annuelle de plus de 220 000 € financés par des fonds régionaux, nationaux et européens. Pourtant, derrière cette mission de service public, le contenu pédagogique soulève des questions de neutralité et de rigueur scientifique.

​Une agronomie spirituelle

Le programme agricole officiel s’estompe ici derrière une vision du monde très particulière. La biodynamie n’est pas une simple variante de l’agriculture biologique, elle constitue l’application pratique de l’anthroposophie. Ce mouvement syncrétique a été fondé au début du XXe siècle par l’occultiste autrichien Rudolf Steiner, dont le centre mondial, le Goetheanum, est établi en Suisse.

Cette doctrine englobe un vaste écosystème incluant une pédagogie avec les écoles Steiner et une médecine anthroposophique non conventionnelle, entre autres. En France, le mouvement fait l’objet d’une vigilance constante de la Miviludes (Mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires), qui documente depuis trois décennies des enjeux liés à l’anthroposophie. En 2021, celle-ci estimait que la médecine anthroposophique se livrait à une « véritable entreprise d’entrisme au sein des institutions ».

Au CFPPA de Segré, cet enseignement se traduit par l’apprentissage de pratiques spécifiques : dynamisation de l’eau, utilisation de vessies de cerf mâles remplies de fleurs d’achillée suspendues au soleil, enfouissement de cornes bourrées de bouse ou de crânes d’animaux domestiques contenant de l’écorce de chêne broyée, entre autres. Ces pratiques, présentées comme des moyens de capter des énergies célestes, sont au cœur de la doctrine. Ce volet de la formation est assuré en partenariat avec le MABD (Mouvement de l’Agriculture Bio-Dynamique), une association privée qui joue un rôle prédominant dans l’organisation et le contenu du cursus.

​« Ça rentre vraiment dans la tête »

Pour Fabrice*, étudiant en reconversion, la désillusion a été brutale, « C’est parti en délire. On nous a expliqué la hiérarchie du ciel […] ce qu’était le monde éthérique, le monde astral […] à ce moment-là, j’ai décroché. Mon cerveau a dit non », décrit-il. Venu se former comme responsable d’entreprise agricole en biologique, il s’inscrit dans un cursus avec orientation biologique et biodynamique. Il ignore alors tout de cette dernière et en découvrira peu après les liens étroits avec l’anthroposophie. Il pose la question lors de son entretien d’admission. Les réponses sont contradictoires : le coordinateur du MABD confirme que la doctrine sera présente, tandis que la coordinatrice du CFPPA assure qu’il n’y en aura pas, le centre étant sous couvert de l’État. Un rappel au cadre républicain qui, selon lui, n’aurait jamais été respecté, tout en estimant que la coordinatrice « était sincère ». Une fois le cursus entamé, la biodynamie n’aurait pas été un simple complément technique mais aurait occupé une place écrasante, selon lui. Les cours d’agronomie et de sciences classiques cèdent l’essentiel du temps à la biodynamie, « c’est pas du bio et de la biodynamie, c’est de la biodynamie », résume-t-il.

Un constat que partage Benoît*, un autre étudiant de la formation. « Plusieurs enseignants ont déclaré d’ailleurs que la biodynamie était la perception des mondes invisibles. Donc c’était extra-scientifique », rapporte-t-il.

À force d’entendre « cosmique, cosmique, cosmique » répété en boucle pendant des mois, « ça rentre vraiment dans la tête », confie l’un d’eux.

* prénom d’emprunt

Radiographie d’une équipe pédagogique

L’analyse des plannings de cours et des profils des enseignants met en évidence plusieurs liens directs avec la Société anthroposophique. Sur une période de cinq mois de cours comptant 16 enseignants au total, en isolant les enseignements hors tronc commun et hors agriculture biologique assurés par le CFPPA, 6 des 13 intervenants (46,2 %) présentent un lien documenté avec la Société anthroposophique. 4 d’entre eux sont ou ont été membres, certains ayant également été dirigeants de cette organisation, dont un ancien secrétaire général.

Derrière la collaboration, une organisation structurée

Si la relation entre le CFPPA de Segré et le MABD est présentée comme une simple collaboration, des documents révèlent une réalité plus structurelle.

Le contrat pédagogique des étudiants désigne explicitement l’association comme « partie prenante » officielle du cursus, aux côtés du centre de formation. Un rôle qui se confirme dès le recrutement : parmi les prérequis affichés, la plaquette du centre indique qu’une expérience agricole, permettant de « valider le projet en accord avec le MABD », constituerait un « plus ».

Si le recours à des intervenants extérieurs est habituel dans le public, formaliser le rôle d’une structure privée au cœur du contrat de formation et lui confier une fonction de coordination interpelle. Dans quelle mesure une telle implication reste-t-elle compatible avec les règles de la commande publique, le principe de laïcité et l’obligation de neutralité du service public ?

Cette architecture administrative se double d’une réalité comptable. Selon le rapport d’activité 2024 du MABD, celui-ci a perçu 14 398 € au titre de « prestations » par les centres d’Obernai et de Segré. Sur cette enveloppe, 10 804 € ont été spécifiquement consacrés à la coordination pédagogique du cursus en biodynamie des CFPPA, une mission assurée par Olivier Clisson. Ce dernier intervient comme coordinateur et formateur rémunéré par le MABD au sein du lycée, tout en siégeant au conseil d’administration de l’association.

Fait notable, le budget de coordination serait doublé pour l’exercice suivant et porté à 21 000 € dans le cadre d’une « refondation de la formation longue » à Segré. Les recettes de prestations prévues étant inférieures à la dépense engagée, le budget suggère que le MABD en supporterait la différence. Le MABD, que nous avons contacté dans le cadre de cette enquête, ne nous a pas répondu.

Au-delà de la relation avec l’établissement public, les flux financiers s’étendent hors des frontières nationales. Le rapport mentionne également une facturation de 55 302 € à la charge du Goetheanum, correspondant à la refacturation d’un mi-temps salarial. Ce mi-temps est celui de Jean-Michel Florin, coordinateur au MABD et co-président de Demeter International, label de la biodynamie, mais également ancien co-directeur de la Section Agriculture du Goetheanum (2010-2024) et enseignant MABD dans ce BPREA de Segré. Ce circuit met en évidence des liens économiques et institutionnels étroits entre le MABD et l’organisation centrale du mouvement anthroposophique.

Cette configuration interroge le degré de dépendance du service public à une structure privée doctrinalement marquée.

Réseau associatif au cœur du lycée public

Autour du cursus du BPREA de Segré gravitent deux autres associations privées liées à la formation en biodynamie. L’une organise le réseau des fermes de stage, l’autre regroupe les étudiants et organise diverses activités en lien avec la formation.

Les maîtres de stage, un financement atypique

L’association du « Collège des maîtres de stage de la formation biodynamique » occupe une place centrale dans l’organisation du cursus. Elle y intervient comme partie prenante en assurant l’organisation de la formation pratique et le réseau de fermes.

Le circuit financier repose notamment sur une contribution versée par les exploitations d’accueil. Les factures indiquent une cotisation hebdomadaire de 40 € par étudiant, versée par les fermes d’accueil au Collège des maîtres de stage. Selon l’un des étudiants, ce système orientait le choix des fermes : les étudiants étaient « encouragés » à se tourner vers les exploitations du réseau adhérentes de l’association, toutes les fermes n’étant pas « ouvertes à une cotisation directe ». Deux exploitations d’accueil non biodynamiques et non adhérentes que nous avons contactées se sont vu réclamer le paiement de cette facture. Le responsable de l’une d’elles explique ne l’avoir découverte qu’après avoir accepté d’accueillir un stagiaire, sans en avoir été informé au préalable. L’autre explique l’avoir comprise comme « une obligation, quelque chose qu’il fallait faire ». Après s’être finalement renseignées, toutes deux ont refusé de la régler. Ce modèle conduit des exploitations agricoles à contribuer au financement d’une structure privée pour assurer une mission de formation relevant pourtant du service public, financée par la collectivité. Le Collège des maîtres de stage n’a pas répondu à nos demandes de précisions.

Pour une seule promotion, ces cotisations atteignent près de 7 500 €. Selon les documents de l’association, ces sommes servent notamment à financer des « cours artistiques aux étudiants » organisés « dans le cadre du BPREA », dans « le but d’éveiller les sens » et « l’observation du sensible ».

Les cours d’art sont assurés par Ylvie de Kam à Segré. Ylvie de Kam est diplômée d’art-thérapie anthroposophique, une discipline issue de la médecine anthroposophique, dont l’efficacité n’est pas reconnue par la médecine conventionnelle et au sujet de laquelle la Miviludes alerte sur des risques thérapeutiques.

Depuis une décennie, elle intervient dans ce BPREA à travers des ateliers artistiques, comme « Les rythmes cosmiques et biodynamie par l’art » axés sur « l’observation goethéenne » anthroposophique et « l’approche sensible ». Ces pratiques, issues de la doctrine ésotérique de l’anthroposophie, sont conçues comme une voie de connaissance spirituelle visant à affiner les perceptions sensorielles et intérieures par l’art, la méditation et l’observation intuitive. Elles intègrent les différents corps supposés de l’être humain (physique, éthérique, astral et le Je) et ont pour objectif la perception des réalités invisibles, telles que les « forces formatrices » censées animer le vivant.

Ylvie de Kam a également fondé une école maternelle Steiner hors contrat à Bazougers, implantée sur sa propre ferme biodynamique, avant que l’établissement ne ferme ses portes fin 2025.

​Biodynamite, encadrement social et idéologique

À ce réseau associatif s’ajoute Biodynamite, l’association étudiante du cursus. Domiciliée au CFPPA de Segré, elle a été créée en 2014, au lancement du BPREA avec biodynamie. Elle assure l’encadrement social et sa gestion est assurée par des étudiants de la formation.

Outre les cotisations des étudiants, son budget reposerait également sur la revente de denrées agricoles. Des documents que nous avons consultés indiquent qu’Olivier Clisson, coordinateur MABD du cursus, fournit à Biodynamite des produits destinés à être revendus pour sa trésorerie. L’organisation de ces ventes s’invitait ainsi dans des courriels de suivi pédagogique envoyés par l’enseignant, avec un agent du CFPPA en copie directe.
Que ces denrées proviennent de son exploitation ou d’un réseau tiers, le procédé interpelle. L’imbrication entre enseignement, association étudiante et circuit commercial impliquant le formateur et ses élèves interroge la séparation des rôles au sein de l’établissement public.

Les fonds récoltés étaient notamment destinés à financer diverses activités et déplacements. En février 2026, des membres de l’association se sont ainsi rendus en Suisse, au Goetheanum, siège de la Société anthroposophique, à l’occasion du congrès international annuel de la biodynamie. Présenté aux étudiants comme un « voyage d’étude assez important », le projet avait été proposé, selon un ancien étudiant, par Olivier Clisson et plusieurs intervenants en biodynamie. Les étudiants auraient été encouragés « à mettre quelque chose au point » pour le financer via Biodynamite.
Olivier Clisson intervenait lui-même à ce congrès. Invité à réagir aux éléments le concernant, il n’a pas donné suite à nos sollicitations.

Conférence avec Olivier Clisson au Goetheanum, le 5 février 2026.
Capture : site du Goetheanum

Ce voyage n’est pas une initiative isolée. Jean-Michel Florin confirmait dans les colonnes de L’Express en 2024 que ce séjour était organisé chaque année depuis la création du diplôme, l’hébergement étant alors financé par le MABD. Cette année, c’est l’association étudiante Biodynamite qui a organisé et financé en partie ce déplacement.

À Obernai, l’autre établissement public proposant cette orientation, la formation n’a pas été reconduite en 2025 pour raisons budgétaires, nous explique sa directrice. La biodynamie a toutefois été maintenue en 2026 dans d’autres BPREA, avec des intervenants du MABD. Interrogée sur son rôle et ses responsabilités dans cette nouvelle organisation, la directrice n’a pas répondu.

Un enseignement difficilement contrôlable

Les modules consacrés à la biodynamie reposeraient largement sur des exposés oraux. Peu de polycopiés seraient remis aux étudiants et les supports pédagogiques apparaissent limités, selon les éléments consultés. Le contenu des cours subsisterait principalement à travers les notes personnelles des participants, ce qui pourrait rendre plus complexe toute vérification par les autorités de tutelle.

« Le planning et la concrétisation des cours différaient », décrit un ancien étudiant. Selon lui, certains cours du tronc commun du BPREA étaient confiés à des intervenants qui « n’y touchaient pas forcément directement à ce domaine-là » et devenaient dans les faits des enseignements de biodynamie. La comparaison des plannings consultés va dans ce sens : des créneaux enregistrés par le CFPPA sous « UC11 – Sciences », « UC12 – Agriculture et société » ou « UC3 – Productions » correspondent, dans les documents transmis par la coordination du MABD, au « Cours aux agriculteurs » de Rudolf Steiner, aux « rythmes cosmiques », à des cours d’art ou de CNV. Sollicitée à plusieurs reprises dans le cadre de cette enquête, la direction du CFPPA de Segré n’a pas donné suite à nos demandes d’éclaircissement.

Ce cadre pédagogique s’accompagnait d’un discours critique à l’égard d’autres modèles agricoles, de syndicats et de la science académique, « il y a un appel à l’incivilité », rapporte un étudiant. D’après des éléments que nous avons recueillis, la pensée « matérialiste » y est décrite comme limitée et insuffisante pour appréhender le vivant.

« Il ne faut pas penser. Il faut observer et ne pas demander pourquoi. »

Dans les salles de classe, les étudiants étudient l’astrologie, tandis que le karma ou les êtres élémentaires sont parfois évoqués au fil des cours. S’y ajoutent des exercices aux tonalités pour le moins inattendues : chants, rondes en huit ou éveil sensoriel avec un raisin : « On ne va pas dans une formation agricole pour faire une espèce de psychothérapie de groupe », résume un étudiant.

Un autre étudiant décrit lui aussi des exercices de danse corporelle en cercle. « C’était pas vraiment un but artistique, mais plutôt entre le spirituel et le psychologique », explique-t-il. Des gestes I-A-O sont reproduits collectivement. « On nous fait faire des trucs, on nous dit pas ce qu’on fait […] Tous les trucs un peu chelou comme ça, j’ai toujours demandé, on m’a jamais répondu », rapporte l’un des étudiants interrogés. Ce n’est que plus tard qu’il identifie cette pratique comme relevant de l’eurythmie, une danse codifiée développée par Rudolf Steiner dans le cadre anthroposophique, et présentée par ses promoteurs comme un langage gestuel susceptible d’agir sur le vivant par l’intermédiaire de forces ou d’entités spirituelles.

La place de la critique

Dans l’un des enregistrements audio de cours que nous avons pu consulter, un enseignant décrit des « champs de force » de droite et de gauche, présentés comme fondamentaux et dont les formes des plantes seraient la manifestation : « L’essence de l’épine, c’est qu’elle est formée par le champ de force de droite ». Une étudiante finit par objecter qu’« avant de faire ça, peut-être qu’il faut déjà faire de l’agronomie ». Une camarade renchérit et l’échange s’envenime.
L’enseignant défend alors une conception métaphysique du monde qu’il présente comme « puissamment intelligent » : « Si vous voulez croire que ce monde-là est incohérent et qu’il est issu d’un hasard, je vous réponds de 30 ans de travail. Ce n’est pas vrai. » « Mais comment veux-tu travailler une matière si tu ignores tout de ses lois ? », rétorque l’enseignant. « Les agriculteurs n’y connaissent rien […] Il y a énormément d’ignorance », poursuit-il, avant de finir par s’excuser de son emportement.

Dans certains cours, la remise en question de contenus se serait réduite au fil de la formation, raconte un ancien étudiant. À la fin, dit-il, « dès que je posais une question, de toute façon, il fallait que je me taise ».

Du cours d’agronomie au mythe spirituel

Les cahiers et cours portent également sur les quatre éléments et les rythmes planétaires, à travers un calendrier biodynamique présenté comme permettant d’anticiper des tendances météorologiques en fonction des positions des astres et des constellations.

Cours d’astrologie au BPREA consacré au calendrier biodynamique lunaire et planétaire des semis
Un support projeté lors d’un cours consacré aux « poivres » biodynamiques. Cette pratique consiste à incinérer des plantes indésirables ou des animaux considérés comme nuisibles, puis à en épandre les cendres sur les cultures dans le but supposé de les réguler. Le moment de l’incinération est déterminé en fonction de la position de la Lune, du Soleil ou des planètes devant certaines constellations.

Dans d’autres enregistrements :

« Une pluie […] c’est une eau qui est cosmique. […] L’oxygène était cosmique avant de devenir oxygène terrestre. L’hydrogène […] il a fallu qu’il subisse la force de densification des forces terrestres. […] On a vu que l’eau n’était rien d’autre que de la cendre d’hydrogène. »

« Une plante, elle tète le cosmique. […] Le conifère aime bien téter la mamelle cosmique. Il aime Saturne parmi tout ça. […] Les Astéracées sont des êtres qui ont subi une évolution dans la capacité à s’exposer au cosmos. Regardez leur fleur, c’est une fleur qui devient une étoile, une étoile densifiée. Essayez de ressentir ce lien. »

Les éléments agronomiques (carbone, azote, silice) sont présentés comme des manifestations de processus du « suprasensible » qualifiés « d’impondérables ».

« La récolte vient du ciel. 90 % vient du cosmique. Le rôle du sol est de donner une part du terrestre, et il reçoit en échange neuf parts du cosmique. »

Ces propos sont présentés comme des principes explicatifs du fonctionnement du vivant.

Cette approche dépasse le seul temps de la classe. Dans un message adressé aux étudiants, un autre enseignant développe les notions de corps subtils : « Les plantes n’ont pas de corps astral, mais elles sont entourées d’astralité. Elles peuvent toucher le corps astral d’êtres plus évolués », écrit-il. Selon lui, la capacité de régénération des plantes ou de certains animaux qu’il qualifie « d’inférieurs » serait liée à un affaiblissement du corps éthérique par le corps astral.

La promotion précédente s’est rendue au Domaine du Chêne, à Saint-Quentin-les-Anges, pour une présentation sur la géobiologie, rapporte un étudiant. Cette pratique non scientifique est liée à la radiesthésie. L’intervention était menée par Jean-Yves Laurent, gérant du lieu. Fait notable : c’est sous la direction de Jean-Yves Laurent, alors directeur du CFPPA de Segré, que la formation avec orientation biodynamie a ouvert en 2014. Il la soutenait dans Ouest-France : « C’est l’aptitude, pour l’agriculteur, à “sentir” son environnement et à y associer toutes les forces environnantes (rythme lunaire et planétaire). »

Notes d’un étudiant du BPREA prises lors de cette présentation de géobiologie : onde tellurique, force du cosmos, redynamiser de l’eau.

Du désenchantement à la rupture

Pour un ancien étudiant, la formation a eu un coût personnel. Il décrit une dissociation durable, « mon cerveau n’a pas encaissé », ainsi que l’apparition d’un bégaiement qu’il n’avait jamais connu auparavant et une angoisse à l’idée de retourner en cours. « J’avais des croyances avant d’arriver là-dedans. Je me retrouve avec zéro croyance », confie-t-il. Une « déconstruction mentale » dont il estime lui-même que les effets « vont être longs ».

Le prix de la rupture

Pour un étudiant qui a quitté la formation avant son terme, le bilan qu’il tire est lourd : une année sans diplôme, des démarches de réorientation incertaines. À cela s’ajoutent des difficultés administratives et financières. Quitter la formation sans perdre ses droits au chômage ni se voir réclamer le remboursement du financement à la Région s’est révélé complexe dans un contexte déjà fragile. Le GéPS (Groupe d’étude du Phénomène Sectaire) et l’ADFI Nantes, associations spécialisées dans l’aide aux victimes de dérives sectaires, ont dû intervenir pour l’accompagner et saisir la Miviludes ainsi que plusieurs institutions.

« Ça n’a rien à faire dans un organisme public […] On est sous couvert de l’État, on est censé être protégé de ce genre de truc », dit-il. Il estime qu’en sortant de cette formation, il ne saurait pas comment cultiver sa terre.

Un autre étudiant formule une critique similaire. « J’ai l’impression d’être rentré dans un monde qui m’est complètement étranger et qui dépasse ce que je connais de la réalité. » Avec le recul, il estime que son passage dans le cursus ne lui a pas « beaucoup apporté sur le plan de la connaissance du monde agricole […] Il y a toute une part de la formation qui n’a pas sa place dans une formation subventionnée par l’État, c’est certain », affirme-t-il.

Une inspection à retardement

Sollicitée sur les suites données à ces signalements, la Région Pays de la Loire n’a pas répondu à nos questions. Son vice-président, ainsi que son directeur de l’emploi et de la formation professionnelle, avaient été saisis du dossier dès mars 2026.

En 2015, quelques mois après le lancement du BPREA en biodynamie à Segré, encouragé par le ministère de l’Agriculture, la Région défendait son financement. « Nous n’avons pas vu, dans les contenus, des liens avec un quelconque courant de pensée », assurait à Ouest-France Jean-Philippe Magnen, alors vice-président de la Région.

Le ministère de l’Agriculture s’était exprimé en 2024. Interrogé par L’Express, il avait indiqué qu’en raison du principe de laïcité, il ne lui appartenait pas de « priver tout un chacun de la liberté de croire ou de ne pas croire ». Il précisait toutefois avoir donné consigne de veiller au respect du « principe de neutralité », « sans promotion des croyances appartenant au mouvement de l’anthroposophie ».

La question soulevée par les éléments de cette enquête ne porte pas sur des croyances relevant de la sphère privée. Ce que révèle le cas du BPREA de Segré dépasse aussi la question d’un enseignement marginal ou d’une initiative individuelle. Il s’agit de la place de contenus pseudo-scientifiques dans une formation financée sur fonds publics, dispensée dans le cadre d’un diplôme d’État et installée depuis 2014 avec l’habilitation de la DRAAF (Direction régionale de l’Alimentation, de l’Agriculture et de la Forêt), ainsi que de celle prise par des structures privées liées au mouvement anthroposophique dans sa coordination et ses enseignements.

Interrogé dans le cadre de cette enquête, le ministère de l’Agriculture indique avoir lancé une mission d’inspection ministérielle, confiée au CGAAER (Conseil général de l’alimentation, de l’agriculture et des espaces ruraux), qui a pour objectif « d’identifier les formations et actions de conseil en pseudosciences, mais également d’éclaircir leurs fondements scientifiques ». Elle « examine en particulier le contenu des BPREA », dont celui de Segré, nous annonce le ministère.

Reste à déterminer si les pratiques et imbrications documentées par cette enquête sont compatibles avec la neutralité et les exigences scientifiques affichées par le ministère. Le CGAAER doit remettre son rapport dans les prochaines semaines.

Les coulisses de l’investigation

Débutée fin 2025, cette enquête au long cours repose sur l’analyse de nombreux documents administratifs, de publications, d’archives, de documents pédagogiques et d’enregistrements de cours, ainsi que sur des témoignages. Certains témoins ont été anonymisés à leur demande. Les personnes et organismes cités ont été sollicités afin de leur permettre d’apporter leur éclairage et de faire valoir leur point de vue.

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